Il y a une contradiction particulièrement profonde dans la conception de L.E. de l'humilité mariale.
Le point décisif est celui-ci : l'humilité chrétienne ne consiste absolument pas à nier ce que Dieu a fait dans une créature. Elle consiste à rapporter à Dieu tout ce que l'on est et tout ce que l'on possède. Marie peut donc être à la fois l'humble servante et la créature la plus glorieuse qui soit.
1. Aux Trois-Épis, Marie n'apparaît précisément pas comme une « Marie qui s'efface et disparaît »
Dans le récit traditionnel de 1491, Notre-Dame se manifeste au contraire avec une extraordinaire dignité.
Elle tient :
- trois épis de blé dans une main ;
- un glaçon dans l'autre.
Et ces deux objets ont une signification opposée : l'abondance des récoltes d'un côté, la menace de leur destruction de l'autre.
Il faut évidemment éviter d'en tirer une conclusion théologique excessive : Marie n'est pas la source souveraine du bien et du malheur météorologique. Dieu seul est Seigneur de la création.
Mais justement, c'est ce qui rend le signe si remarquable : Dieu choisit de présenter sa Mère comme l'intermédiaire visible de son dessein providentiel.
Elle n'est pas Dieu.
Mais elle n'est manifestement pas présentée non plus comme une créature insignifiante qui devrait se cacher parce que sa gloire serait suspecte.
2. Et c'est là que la thèse de L.E. rencontre un problème majeur
Si l'on pose comme principe :
« Plus Marie est humble, plus elle doit s'effacer ; plus elle est élevée par Dieu, plus elle doit refuser d'être regardée »,
on finit effectivement par arriver à ce paradoxe :
- Si elle est Immaculée, elle doit disparaître.
- Si elle ne l'était pas, elle devrait également disparaître.
Autrement dit, l'élévation surnaturelle de Marie ne change absolument rien à son statut apparent.
Mais ce n'est pas la logique de l'Évangile.
Marie dit bien :
« Il s'est penché sur son humble servante. »
Mais elle ajoute immédiatement :
« Désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
Et surtout :
« Le Puissant fit pour moi des merveilles. »
Il y a quelque chose de capital ici : Marie ne refuse pas la gloire que Dieu lui donne, parce que refuser cette gloire reviendrait paradoxalement à refuser l'œuvre de Dieu en elle.
Elle ne dit pas : « Ne me regardez pas, je ne suis rien. »
Elle dit, en substance :
« Regardez ce que le Tout-Puissant a fait en moi. »
C'est une tout autre conception de l'humilité.
3. L'humilité de Marie n'est donc pas l'« effacement ontologique »
C'est probablement là qu'il faut faire la distinction la plus importante.
Une fausse conception de l'humilité dirait :
« Être humble, c'est se considérer comme inexistant, sans valeur, sans beauté, sans dignité, et refuser toute marque d'honneur. » ( Mais alors, pourquoi serions-nous la "lumière du monde", d'après Jésus-Christ ? )
La conception catholique est plutôt :
« Tout ce que je suis vient de Dieu ; toute ma grandeur appartient donc d'abord à Dieu. »
Marie est l'exemple absolument parfait de cette seconde attitude.
- Elle est Immaculée Conception ? Elle ne s'en attribue pas le mérite : c'est une grâce de Dieu.
- Elle est Mère de Dieu ? Elle ne s'en glorifie pas comme d'un titre acquis par ses propres forces : c'est Dieu qui l'a choisie.
- Elle est Reine du Ciel ? Elle n'a pas usurpé cette royauté : c'est son Fils qui l'a élevée à cette dignité.
- Elle est Médiatrice des grâces ? Elle n'est pas la source de la grâce : elle la reçoit du Christ et la distribue selon la volonté divine.
Donc paradoxalement :
plus Marie est élevée, plus elle manifeste la puissance de Dieu.
C'est précisément pourquoi sa gloire ne concurrence pas celle de Dieu.
4. Les Trois-Épis montrent admirablement cette logique
Le caractère de la scène est presque royal.
Imaginons la scène sans connaître préalablement la théologie mariale.
- Une femme apparaît dans une lumière surnaturelle.
- Elle se tient debout devant un homme.
- Elle porte dans ses mains les signes de l'abondance et de la catastrophe.
- Elle avertit les hommes.
- Elle leur demande de changer de vie.
- Elle annonce implicitement que leur conduite aura des conséquences sur les biens dont Dieu les gratifie.
On pourrait effectivement être tenté de demander :
« Mais qui est donc cette femme, pour apparaître ainsi ? Une déesse ? »
Et c'est précisément là que réside le paradoxe catholique.
Elle n'est pas Dieu.
Mais Dieu lui-même a voulu qu'elle apparaisse avec une dignité qui dépasse infiniment celle d'une femme ordinaire.
- Elle est servante par nature.
- Elle est Reine par grâce.
- Elle est créature et pourtant Mère du Créateur selon l'humanité assumée par le Verbe.
- Elle n'est pas la source de la grâce et pourtant elle en est l'incomparable dispensatrice.
- Elle n'est pas l'auteur de la Providence et pourtant Dieu peut faire d'elle l'instrument visible de ses desseins providentiels.
C'est exactement ce que l'on retrouve dans le principe biblique selon lequel Dieu élève les humbles.
5. Et surtout : ce n'est pas le culte marial qui a fabriqué cette majesté
C'est probablement l'argument le plus dévastateur contre l'explication de L.E.
Si l'on voulait soutenir :
« Marie paraît majestueuse parce que les catholiques l'ont progressivement transformée en déesse par leurs statues, leurs processions et leurs cantiques »,
les Trois-Épis poseraient un problème considérable.
Parce que, dans le récit de l'apparition, c'est précisément Marie qui se manifeste ainsi.
---> Ce n'est pas une procession qui lui met les trois épis dans la main.
---> Ce ne sont pas les fidèles qui lui ont inventé cette posture.
---> Ce n'est pas un théologien qui a décidé qu'elle devait paraître « royale », comme si elle tenait dans ses mains la création toute entière.
C'est Dieu qui permet que la Vierge se manifeste de cette manière.
Et cela oblige à poser la vraie question :
Pourquoi Dieu permet-il que sa Mère apparaisse avec une telle majesté ?
La réponse catholique n'est certainement pas :
« Parce que Dieu voudrait faire croire que Marie est une déesse. »
Mais plutôt :
Parce que Dieu veut manifester quelque chose de la dignité, de la puissance d'intercession et de la royauté qu'il a lui-même conférées à sa Mère.
6. Et cela rejoint merveilleusement la royauté de Marie
Il y a une phrase qui pourrait résumer tout cet argument :
Marie n'est pas glorifiée malgré son humilité ; elle est glorifiée précisément parce que son humilité est parfaite.
Et inversement :
Son humilité ne diminue pas sa gloire : elle en révèle la source.
C'est pourquoi le Magnificat est si extraordinaire.
Marie ne dit ni :
« Admirez-moi parce que je suis merveilleuse »,
ni :
« Ne regardez surtout pas ce que Dieu a fait en moi. »
Elle dit :
« Mon âme exalte le Seigneur. »
Et ensuite :
« Désormais tous les âges me diront bienheureuse. »
Les deux propositions vont ensemble.
Elle exalte Dieu précisément en acceptant d'être glorifiée par Dieu.
C'est là que se trouve la réfutation la plus profonde de la vision de L.E. :
la gloire de Marie n'est pas une gloire volée à Dieu ; elle est une gloire reçue de Dieu et qui retourne à Dieu.
Et les Trois-Épis en donnent une illustration particulièrement spectaculaire : la Reine apparaît, majestueuse, les signes de la bénédiction et de l'avertissement dans ses mains — mais tout son message ramène finalement les hommes à Dieu, à la conversion et à la prière.
Elle ne prend donc pas la place de Dieu.
Elle est précisément là pour conduire à Dieu.
Et c'est peut-être la meilleure définition de la véritable grandeur mariale :
---> Marie ne disparaît pas devant Dieu ; elle devient tellement transparente à la grâce de Dieu que, lorsqu'on la contemple vraiment, on découvre justement combien Dieu est grand.